La
gauche française parle sans cesse de construire un «front antilibéral».
Vous, l'historien des Lumières, des idées de liberté, cela vous choque-t-il
?C'est vrai que le mot «libéralisme» vise le capitalisme sauvage qui,
lui, doit être combattu, ou plutôt maîtrisé mais, dans «libéralisme»,
il y a aussi les valeurs libérales qui sont des valeurs de liberté. Il
faut rappeler que le contenu intellectuel du libéralisme n'est pas du
tout associé aux valeurs du capitalisme. La révolution de 1 789 était une
révolution libérale. Les deux révolutions qui l'ont précédée, les
révolutions américaine et anglaise, étaient des révolutions libérales. Le
libéralisme est un terme noble. Historiquement, le socialisme est
l'héritier de ce libéralisme, il ne doit pas en être le fossoyeur. Ainsi,
le socialisme démocratique plus à gauche que la social-démocratie, qui
n'a plus beaucoup de sens , celui du tournant du XXe siècle, allie
précisément les valeurs égalitaires du socialisme avec l'idée de liberté
du libéralisme. Si nous nous réclamons encore aujourd'hui du socialisme,
c'est parce que nous ne pensons pas que l'égalité entraîne une diminution
de la liberté ou que la liberté est contraire à l'égalité. Le vrai sens
de la gauche aujourd'hui, c'est que liberté et égalité sont compatibles.
Comme il y a cinquante ans, comme il y a cent ans, les principes n'ont
pas changé.
Se dire antilibéral, ce n'est pas
seulement se proclamer anticapitaliste mais se dire en même temps opposé
aux valeurs libérales. C'est un très mauvais service qu'on rend à la
gauche, à la liberté, à la démocratie, en associant les valeurs
intellectuelles et morales du libéralisme avec l'exploitation capitaliste
de la pire espèce. Un très mauvais slogan qu'on vend à la gauche
française aujourd'hui, qui n'est pas utile politiquement et
intellectuellement faux.
Le «libéralisme» est pourtant
devenu maintenant le synonyme de capitalisme sauvage et injuste...
On oublie que des régimes de
tyrannie et de dictature se réclament aussi du capitalisme tout en étant
contre les valeurs de liberté. Comme le fascisme entre les deux guerres.
Les révolutions libérales la Révolution française étant la plus
importante ont ouvert l'ère de la modernité. Ce qui, au temps des
Lumières, au XVIIIe siècle, constituait une démarche intellectuelle s'est
traduit en termes politiques et ce n'est pas un hasard si la liberté a
été fondée et préservée dans ces pays.
La différence commence à s'estomper
entre les pays qui ont fait une révolution libérale et les autres comme
l'Allemagne, par exemple, qui n'a jamais connu de démocratie jusqu'à ce
qu'elle lui soit apportée, accrochée aux chars américains.
Quand la gauche française craint
d'assumer le terme «libéralisme», c'est une perversion idéologique : elle
abandonne le terme libéral à la droite. Il faut oser dire que la droite,
elle, n'est pas libérale, elle est conservatrice. Mais la droite a eu ce
coup de génie d'annexer le «libéralisme» et les «valeurs libérales» et de
déclarer que c'est la gauche qui renonce aux libertés. Il faut que la
gauche se batte contre cet épouvantail qu'on agite en Europe et aux Etats-Unis
qui prétend que si vous voulez plus d'égalité vous perdez plus de
liberté, qu'une société plus juste c'est automatiquement une société plus
autoritaire.
En paraphrasant Guy Mollet, selon
lequel «les communistes ne sont pas à gauche, ils sont à l'Est»,
il faut dire à la droite : «Vous n'êtes pas libéraux, vous êtes
conservateurs.» La gauche doit montrer qu'il n'y a pas de liberté
sans une conception de l'égalité. La liberté de coucher sous les ponts
n'est pas une liberté. La gauche doit reconquérir le libéralisme, il lui
appartient.
Aux Etats-Unis c'est le
contraire, «libéral» veut encore dire gauche ou gauchiste l'ennemi des
néoconservateurs. Au point que le dernier livre contre Hillary Clinton
dénonce le «fascisme libéral» et la compare à Mussolini
(Liberal Fascism : The Totalitarian Temptation from Mussolini to Hillary
Clinton).
Aux Etats-Unis, dans le Parti
républicain tout entier et pas seulement les néoconservateurs, les
évangélistes, les cinglés et à la Maison Blanche, «libéralisme» est
péjoratif. La droite néoconservatrice dénonce les libéraux et le
libéralisme, qui représentent un danger parce qu'ils mettraient en cause
les structures de l'Etat, évoquant le communisme, Staline, Mao, Pol
Pot...
Quand on dit que c'est une honte
que 50 ou 60 millions d'Américains ne possèdent aucune assurance médicale,
que quelques dizaines de millions d'entre eux n'ont qu'une sécurité
sociale partielle, et qu'il faut changer cela au nom de la dignité
humaine associée à un minimum d'idée d'égalité, vous êtes tout de suite
un dangereux révolutionnaire... Ce qui explique qu'une société aussi
riche puisse admettre des conditions sociales dignes du XIXe siècle. Les
néoconservateurs américains osent dire maintenant que les programmes
sociaux du New Deal de Franklin Roosevelt entraînaient l'Amérique dans un
régime socialiste et même communiste, ce qui est idiot mais certaines
formes de démagogie continuent de marcher.
Cette perversion des termes tient à
la grande question posée par les Lumières qui demeure aujourd'hui :
«Le monde peut-il être changé ?» Est-il normal que les hommes
aspirent à un monde meilleur ? Ou toute utopie risque-t-elle de déboucher
sur un régime totalitaire, un Auschwitz ou un Goulag ?
Il n'y a aucune raison
méthodologique de penser que nous sommes arrivés à ce que la droite
conservatrice, dans les années 90 aux Etats-Unis, a appelé «la fin de
l'histoire». L'idée développée par le philosophe américain Francis
Fukuyama (la Fin de l'histoire ) est que nous sommes arrivés au
bout. On ne peut pas faire mieux, il n'y a plus qu'à préserver ce qui est.
La démocratie libérale telle qu'elle existe aux Etats-Unis est l'optimum,
la victoire finale contre le fascisme et le communisme. Le capitalisme
est un idéal atteint. Aller au-delà est l'utopie et l'utopie c'est le
désastre, Staline, etc. Aujourd'hui, les néoconservateurs veulent
préserver un ordre existant parce que c'est celui qui leur convient.
La grande réussite des
néoconservateurs est d'avoir réussi à convaincre les Américains que les
problèmes essentiels dans la vie des hommes ne sont pas les problèmes
économiques, leur situation sociale, mais les problèmes culturels.
J'ai d'ailleurs compris que Bush
allait gagner les élections quand j'ai vu qu'on appelait à voter pour lui
dans les églises noires de Floride en raison de son respect pour la
religion, la famille et les valeurs morales. Et, dans l'Ohio industriel,
qui avait perdu 300 000 emplois pendant les quatre premières années de la
présidence Bush, on appelait aussi à voter pour lui, toujours au nom de
ces valeurs morales et patriotiques. Les préservatifs sont alors devenus
plus importants politiquement que le chômage et la guerre en Irak.
Et, en même temps, les
néoconservateurs au pouvoir ont commencé à détruire l'héritage de la
législation libérale américaine des années 60-70, le droit à l'avortement,
l'aide sociale... Ils ont commencé à saper les acquis de façon très
intelligente, pas à pas. Il suffit de modifier la Cour suprême pour
empêcher toute velléité de résistance du Sénat, même si les démocrates y
regagnent la majorité.
Vous écrivez que la culture
critique des Lumières doit gagner contre les conservateurs si on veut
éviter à l'homme du XXIe siècle de «sombrer dans un nouvel âge glacé
du conformisme.» La bataille continue ?
Les Lumières nous ont appris que la
libération de l'individu est l'alpha et l'omega d'une bonne société.
L'individu autonome, ce que Kant appelait l'«accession à la maturité».
Les Lumières françaises et leur allié Kant, Voltaire et Rousseau, les
encyclopédistes ont forgé tous ensemble une idéologie qui est d'abord une
machine de guerre contre l'absolutisme, contre le totalitarisme. La
Déclaration des droits de l'homme de 1 789 va en résumer le contenu en
quelques phrases, c'est le manifeste de la pensée éclairée. Un socialisme
qui n'est pas fondé sur les valeurs des Lumières n'a pas de raison
d'exister : ces valeurs constituent le fondement de la liberté, de
l'autonomie de l'individu.
Pour les néoconservateurs, ennemis
des Lumières, c'est le contraire : l'individu n'est pas autonome mais un
instrument aux mains de la société ou de la nation. Et la nation a tous
les droits, y compris celui d'affirmer sa vocation messianique comme on
le voit avec l'Amérique qui cherche à modeler le monde à son image. Au
point de penser et de croire qu'elle allait instaurer la démocratie
libérale en Irak...
Les anti-Lumières disent que
l'individu n'est pas lui-même l'objet ou l'objectif de toute action
politique et sociale. C'est la conception organique de la société qui
persiste depuis le XVIIIe siècle : l'individu n'est qu'une feuille d'un
arbre, le tronc c'est la nation. La tradition anti-individualiste oppose
l'histoire à la raison, le passé au présent. Or l'histoire morcelle
l'humanité alors que la conception des Lumières ne nie pas les
spécificités il y a des Blancs, des Noirs, des Jaunes, des gens qui ont
des habitudes différentes, etc. , mais ces différences sont secondaires
face à la qualité de l'homme, être rationnel capable de se libérer de
l'emprise de l'histoire. Qui n'est pas esclave de son passé.
Ces deux visions du monde
s'affrontent depuis le XVIIIe siècle. Ainsi, la Révolution française a
accordé la citoyenneté à des hommes de l'extérieur, comme elle l'a fait
pour un idéologue de la révolution américaine venu en France participer à
la Révolution française et qui ne parlait pas français (à la Convention,
on a traduit ce qu'il disait et ce qui était dit). Il devient alors
citoyen français parce que les hommes peuvent choisir.
Et on retrouve le débat
d'aujourd'hui sur l'immigration...
Dans les années 1770, le quarante-quatrième
volume de l'Encyclopédie définit la nation comme un ensemble
d'hommes (de personnes) vivant à l'intérieur des frontières d'un même
Etat et soumis à un même gouvernement. C'est tout. Rien sur l'histoire,
la culture, la langue. C'est une définition politique et juridique de la
nation.
Pour les anti-Lumières, et cela
sera repris par le fascisme et l'hitlérisme, on privilégie l'histoire, la
culture pour définir la citoyenneté. Et on arrive à décider, comme l'a
fait le gouvernement de Vichy, que les Juifs n'appartiennent pas à la
nation, ne sont plus des citoyens français comme les autres.
L'autoritarisme stalinien reprendra
aussi les idées contre les Lumières avec le culte de l'Etat, de la force
politique, ces conceptions qui vont fonder à partir du tournant du XXe
siècle les différentes formes de l'autoritarisme ou ce qu'on appellera
plus tard le totalitarisme.
Les mêmes courants politiques se
développeront en Italie et en Allemagne avec l'idée que la démocratie met
en danger la nation, le pays. Ces idées réussiront à abattre la tradition
des Lumières en France au moment des crises, dans les années 30 et 40,
culminant avec Vichy. En 1940, Maurras et la droite française arrivée au
pouvoir en 1940 réussissent à détruire la République en six mois, comme
si la Révolution française n'avait pas eu lieu.
L'idée que les Lumières sont la
raison de la décadence de la civilisation chrétienne commence dès la fin
du XVIIIe siècle et, deux siècles et demi plus tard, ces valeurs
universelles, les droits de l'homme, la tradition occidentale
rationaliste et surtout la critique de l'ordre établi continuent d'être
attaqués. Pourtant, le monde tel qu'il est n'est pas un produit de la
nature mais de l'histoire. Or tout ce qui est produit de l'histoire peut
changer.
Après avoir
longuement étudié l'idéologie et les mouvements d'extrême droite la
Droite révolutionnaire, 1885-1914. Les origines françaises du fascisme (Fayard
et Folio Histoire), Ni droite ni gauche. L'idéologie fasciste en France (Fayard
et éditions Complexe) , le grand historien israélien Zeev Sternhell,
également auteur d'un essai sur Maurice Barrès, poursuit naturellement
ses recherches avec l'offensive contre les idées et les valeurs héritées
des révolutions «libérales» les révolutions américaine, anglaise et
française. Il publie les Anti-Lumières. Du XVIIIe siècle à la guerre
froide (Fayard), avec un «épilogue» bien contemporain sur les
néoconservateurs, qui représentent aujourd'hui ce mouvement de retour en
arrière.
QUOTIDIEN : samedi 03 juin 2006