|
UN ESPOIR
SUR LE VOLCAN
MICHEL ROCARD
Le Monde, 14-03-03
Il n'est pas impossible que
la politique étrangère européenne tant attendue soit en train de naître
en ce moment, malgré certains gouvernements et par la volonté de l'opinion
publique. Il est frappant de constater la similitude des sondages dans les
différents Etats membres de l'Union sur le problème de la guerre en Irak,
et l'ampleur de la volonté collective de tenter de l'éviter. La division
profonde entre nos gouvernements est sans rapport avec cette évidente
convergence de nos opinions. Bien des membres du Parlement européen considèrent
en outre que l'insuffisante prise en considération par nos différents
gouvernements de la nécessaire dimension européenne de la politique étrangère
aujourd'hui a été un facteur fortement aggravant des malentendus que l'on
connaît aujourd'hui et dont les conséquences peuvent être dangereuses.
Il est en effet remarquable
que le différend qui a surgi entre, d'une part, l'Allemagne, la Belgique et
la France et, d'autre part, les cinq membres de l'Union signataires de la
"lettre des Huit" (Danemark, Espagne, Grande-Bretagne, Italie et
Portugal) a davantage à voir avec le désaccord interne sur la nécessité
d'une politique commune par rapport aux Etats-Unis et sur la légitimité de
la France et de l'Allemagne à la conduire qu'il n'a à voir avec la réalité
du désaccord euro-américain.
Aucun de ces deux groupes de
gouvernements n'a mis en cause :
– le fait que Saddam
Hussein est un criminel de guerre dangereux ;
– qu'il a
incontestablement cherché par le passé à se doter d'armes de destruction
massive ;
– que sa parole et
sa signature ne peuvent inspirer confiance ;
– que le désarmement
de l'Irak et l'éviction de Saddam sont des conditions de la consolidation
de la paix dans la région.
La principale inquiétude qui
s'est fait jour en Europe porte sur l'hypothèse d'une frappe unilatérale
des Etats-Unis, en l'absence de décision claire de la communauté
internationale, c'est-à-dire du Conseil de sécurité. La "lettre des
Huit" ne fait aucune allusion à ce problème, et se termine, au
contraire, par un couplet emphatique sur la responsabilité du Conseil de sécurité.
A part quelques formulations qualitatives excessives mais sans conséquences,
Jacques Chirac aurait pu la signer, il aurait même dû le demander dès sa
publication, tellement l'exclusion de toute frappe unilatérale est claire
dans ce texte.
L'autre inquiétude exprimée
en Europe ne porte pas sur la nocivité de Saddam, mais sur la capacité
d'une frappe militaire à régler le problème et, compte tenu de ses conséquences
collatérales redoutables en Irak et dans la région, sur le fait de savoir
si d'autres moyens, les inspections et la pression internationale, ne
sauraient y suffire. Tout le monde convient que le débat est là, et que le
comportement de Saddam le rend obscur et donc difficile.
Les éléments de ce qui
aurait pu être une diplomatie européenne étaient donc clairement
perceptibles dès le départ :
– le caractère
criminel de Saddam Hussein et de son régime ne faisant doute pour personne,
et la confiance qu'il mérite étant nulle, une menace militaire puissante
est une condition absolument nécessaire pour que quelque chose change et,
à tout le moins, que l'Irak désarme ;
– cette pression,
comportant la menace de l'invasion, doit être maintenue jusqu'à ce que
l'Irak soit totalement dépourvu de toute arme de destruction massive ;
– l'efficacité de
cette diplomatie repose sur le fait qu'elle n'exclut la guerre en aucune
manière, mais la fait clairement dépendre de l'existence d'un doute sur la
dangerosité rémanente de l'Irak.
La gestion de la suite
devient plus claire. Si la guerre doit avoir lieu, c'est sur la base d'une légitimité
internationale qui couvre naturellement la situation de l'après-guerre :
reconstruction politique et économique de l'Irak. Si l'on est arrivé à un
désarmement crédible sans guerre, la légitimité internationale d'un
contrôle politique et militaire permanent de l'Irak, aussi longtemps qu'il
ne serait pas devenu démocratique, ne fait aucun doute.
La diplomatie française
s'est engagée dès l'origine sur cette ligne. L'irritation américaine immédiatement
exprimée montre bien que c'était le point sensible. Malheureusement, la
France, son président et son gouvernement n'ont fait aucune espèce
d'effort pour associer réellement et profondément l'ensemble de l'Union à
l'expression de cette ligne.
L'Allemagne a parlé aussi très
tôt. Chacun comprend très bien que son histoire au cours du XXe siècle
ait développé chez elle un refus profond de la guerre, de toute guerre, et
donc un pacifisme rigoureux. Le chancelier Schröder et son gouvernement
n'en ont pas moins eu le courage de dénoncer le régime criminel de Saddam
Hussein, mais n'ont pas compris assez tôt que l'insistance sur le refus
presque inconditionnel de toute guerre équivalait à un soutien du
dictateur de Bagdad. Cette position ne pouvait être retenue par l'Union.
Aussi bien, le gouvernement allemand ne s'est pas plus soucié que le français
de contribuer à l'émergence – tenant compte de sa position –
d'une ligne véritablement européenne.
Dans ces conditions, la
proximité des positions allemande et française a déséquilibré l'image
de la première, et rendu moins crédible la position dite trop vite européenne
de ces deux diplomaties un moment conjointes.
La faille s'ouvrait. La
lettre des huit gouvernements a délibérément repris la position
conditionnelle du début, sans proposer à l'Allemagne, bien sûr, ni à la
France non plus de la signer.
Cela a suffi pour faire
apparaître un désaccord entre les Européens. Pourquoi M. Aznar, M. Berlusconi
et M. Blair l'ont-ils fait ? Pas vraiment pour soutenir la
position connue des Etats-Unis à ce moment, sinon une allusion y aurait été
faite à l'unilatéralisme, dont Bush ne cessait de parler, et on n'y aurait
pas retrouvé une affirmation aussi nette de la non-fatalité de la guerre
et de la possibilité d'un règlement pacifique du problème. Dans le climat
d'aujourd'hui, cette lettre est plutôt une gêne pour le président Bush.
Elle a été écrite d'abord
pour empêcher toute expression commune de l'Union en cette matière, et
ensuite pour contester l'apparent leadership franco-allemand en politique étrangère
dans l'Union. Son objet était moins de tendre à la guerre que de briser
l'Union.
Le fait que ces trois
gouvernements soient maintenant en butte à une hostilité profonde et résolue
de leurs opinions publiques satisfait en nous l'idée qu'il y a de la
sagesse dans la démocratie, mais n'en laisse pas moins subsister de très
graves conséquences.
La division interne des
gouvernements de l'Union est profonde. Elle sera durable et peut s'aggraver
dans les jours qui viennent, sauf si la pression de l'opinion fait infléchir
leur ligne à plusieurs gouvernements.
Dans ces conditions, il est
impossible à la Convention de traiter sereinement et même, sans doute,
d'ouvrir le débat sur les institutions et les procédures de la politique
étrangère au sein de l'Union. Nous allons là à un échec assuré.
De plus, qu'il s'agisse du
conflit Israël-Palestine ou de l'Irak, et dans ce dernier cas de la
conduite de la guerre ou de la gestion politique de la région après la
guerre, les Etats-Unis chercheront à élargir le fossé entre ceux qui les
ont suivis et les autres, à s'appuyer davantage sur leurs féaux et moins
sur ceux qui leur ont manqué. Cela affectera durablement toute politique étrangère
européenne.
En outre, après un éventuel
veto, les Etats-Unis auront tendance à ignorer de plus en plus l'ONU aussi
bien que l'OTAN. Leur refus du multilatéralisme ne se limitera pas aux
affaires stratégiques, mais s'étendra aux problèmes du climat, des
paradis fiscaux, de la volatilité des capitaux, de toutes les négociations
de contrôle des armements en cours ou des règles mondiales de la bioéthique,
sans parler du commerce et surtout de la Cour pénale internationale. Les
conséquences en seront dangereuses pour la régulation mondiale. Le fait
que cette attitude n'ait sans doute pas l'appui de la majorité du peuple américain
laisse espérer qu'elle ne soit pas durable, mais n'enlève rien à ses
inconvénients présents.
Enfin, sur le plan économique,
les conséquences peuvent être très dommageables. La conjoncture actuelle
est déclinante, les investisseurs et les entreprises sont inquiets, les
prix du pétrole montent dangereusement. Une guerre extrêmement courte et
brillamment gagnée pourrait permettre un redressement, mais ce n'est pas
l'hypothèse la plus probable. Si la guerre s'enlise, nous connaîtrons une
vraie récession. Qui plus est, le déficit annuel des paiements américains
est énorme, 5 % de leur produit brut. Il n'est finançable que grâce
à la confiance du reste du monde. Cette confiance est à l'évidence
gravement entamée. Nous sommes sur un volcan financier.
Dans l'état actuel des
choses, il faut payer le prix de la défense du droit, qu'il y ait absence
de majorité ou veto. La victoire d'une résolution américaine sonnerait le
déclin du Conseil de sécurité, plus encore que son rejet. Mais nous
restons persuadés qu'une ligne commune efficace restait possible et qu'elle
aurait été trouvée si l'Europe avait voulu et su parler d'une seule voix.
Les dommages créés par
cette crise vont en tout cas mettre pour longtemps la politique étrangère
à l'ordre du jour des débats devant l'opinion de tous nos pays : la
pression américaine continuera à peser pour que chacun se situe par
rapport à elle. Ce qui s'esquisse à travers les positions de l'Allemagne,
de la Belgique, de la France, de la Grèce, du Luxembourg et sans doute de
quelques autres, appuyés sur une relation renforcée avec la Russie, doit
pouvoir à terme inspirer la politique étrangère dominante dans l'Union.
Cela est d'autant plus nécessaire
que la réconciliation tout aussi nécessaire avec les Etats-Unis, avec nos
amis américains – car ils le demeurent – ne peut se faire qu'à
partir d'une Europe réconciliée. Faute de quoi le fossé se creuserait, et
la division deviendrait irréconciliable. Le grand facteur d'espoir, c'est
qu'à l'évidence toutes les opinions publiques européennes comprennent
cette urgence.
Michel Rocard, ancien
premier ministre, est président
de la commission de la culture au Parlement européen.
|