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LE BRÉSIL ET LE MONDE

LULA DA SILVA
Le Monde, 18-02-03

Le Brésil que nous sommes appelés à gouverner est un grand pays qui compte plus de 170 millions d'habitants et figure au nombre des dix premières puissances économiques mondiales. Il a connu entre 1930 et 1980 une croissance extraordinaire. Depuis deux décennies, cependant, celle-ci s'est épuisée, aggravant les profondes inégalités sociales qui ont marqué l'histoire de notre développement tout au long du XXe siècle.

Il est vrai qu'à partir de 1985, avec la fin du régime militaire, puis en 1988-1989, avec la nouvelle Constitution et le retour au suffrage universel, le pays est entré dans une ère démocratique durable.

Il n'en reste pas moins que la crise que nous avons traversée au cours de cette longue période, résultat d'expériences économiques malheureuses, a fini par constituer une menace potentielle pour notre démocratie.

Certains choix en matière de politique économique ont rendu notre pays plus vulnérable sur le plan international. Nos prédécesseurs au pouvoir ont mal évalué la situation internationale et cru qu'il y aurait plus d'avantages que d'inconvénients à rendre notre économie dépendante des capitaux internationaux.

Il n'en a rien été.

Aujourd'hui, nous sommes confrontés à la nécessité de combattre la pauvreté et la misère absolue qui touchent des dizaines de millions de Brésiliens. Un changement de modèle économique ne s'accomplit pas en un jour.

Pour cela, il faudra du temps, notamment parce que nous voulons éviter le retour de l'inflation et que nous sommes fermement décidés à maintenir l'équilibre fiscal – comme cela a été le cas dans les municipalités et les Etats administrés par le Parti des travailleurs (PT) —, à honorer nos engagements et à assurer des conditions qui encouragent les investissements productifs nationaux et internationaux.

Nous allons donc connaître une période de transition pendant laquelle nous devrons composer avec les contraintes qui sont aujourd'hui celles de l'économie brésilienne, tout en commençant les réformes économiques, sociales et politiques attendues par les quelque 53 millions de Brésiliens qui m'ont accordé leur confiance.

Tout cela exige une redéfinition du rôle du Brésil dans le monde. L'Amérique du Sud sera la priorité de la politique étrangère brésilienne. Nous avons des frontières communes avec presque tous les pays de cette région, sans contentieux d'aucune sorte.

Depuis quelques années, nous avons développé avec l'Argentine, l'Uruguay et le Paraguay le projet du Mercosur, avec lequel le Chili et la Bolivie ont passé des accords. Après avoir soulevé à ses débuts de grands espoirs, cette expérience n'a pas tenu toutes ses promesses. Les grandes disparités macroéconomiques qui ont existé entre le Brésil et l'Argentine durant une période relativement longue ont mis un frein à l'essor du Mercosur. Des voix se sont même élevées pour demander son abandon ou tout du moins un retour à une simple zone de libre-échange. Notre position est différente.

Nous voulons que le Mercosur soit plus qu'une union douanière. Nous voulons qu'il puisse se transformer en une zone de convergence des politiques actives dans les domaines industriel, agricole, social, scientifique et technologique. Qu'il puisse promouvoir un rapprochement culturel effectif, des liens entre nos universités et nos centres de recherche.

Pour consolider le Mercosur, des institutions stables, habilitées à régler les litiges, sont indispensables, ainsi qu'un secrétariat qui à la fois assure une coordination politico-administrative effective et ait une vision stratégique de l'intégration.

J'ai suggéré aux autres présidents de la région que nous nous dotions d'un Parlement du Mercosur, qui serait élu au suffrage universel par les électeurs de nos pays respectifs. Nous engagerions ainsi les citoyens dans ce processus d'intégration régionale qui acquerrait par là même plus de poids et de légitimité.

Le Mercosur devra élaborer une coordination macroéconomique de ses banques centrales, condition sine qua non pour parvenir à l'instauration d'une monnaie unique. Le Mercosur s'attachera à convaincre d'autres pays de la région de le rejoindre. Avec ceux dont nous séparent des différences tarifaires, par exemple, il est indispensable d'offrir des solutions alternatives qui favorisent les progrès de l'intégration. Avec les autres, nous devons rapidement jeter des ponts.

Un Mercosur consolidé et élargi aura une politique étrangère commune qui renforcera notre crédibilité pour le dialogue avec l'Union européenne et les Etats-Unis, notamment dans les négociations visant à la création d'une zone de libre-échange des Amériques (ZLEA).

L'augmentation de nos exportations est fondamentale pour insuffler un nouveau dynamisme à notre système de production et pour que nous puissions équilibrer nos comptes extérieurs. Dans ce sens, l'ouverture du marché nord-américain aux produits brésiliens présente une importance capitale. C'est en cela que réside l'intérêt du projet de création de la ZLEA. Mais il se heurte à trois difficultés.

La première résulte des disparités existant entre l'économie nord-américaine et celles du reste du continent. Si l'on ne prend pas des mesures compensatoires, ces disparités vont se creuser.

La deuxième difficulté procède des mesures protectionnistes (non tarifaires) que les Etats-Unis ont imposées et qui affectent profondément les exportations brésiliennes.

Enfin, les Etats-Unis agissent de manière sélective lorsqu'ils proposent que certaines questions auxquelles il leur est plus délicat de faire face dans le cadre de la ZLEA soient traitées dans celui de l'OMC. Mais dans le même temps ils cherchent à hâter le débat sur d'autres questions plus complexes dans le processus de négociation concernant la ZLEA, alors même que celles-ci n'ont pas encore été réglées à l'OMC.

Mon gouvernement souhaite réexaminer ces problèmes, de même qu'il devra assumer une position plus ferme au sein de l'OMC, où des décisions importantes pour les vingt prochaines années vont être prises. Le Brésil cherchera à développer ses relations bilatérales avec l'Afrique du Sud, l'Inde, la Chine, la Russie, le Mexique, ainsi qu'avec d'autres pays qui, dans leurs régions respectives, ont une importance économique et géopolitique et avec lesquels il sera possible à l'avenir d'élaborer des initiatives communes au sein des organisations multilatérales.

Mon gouvernement aura à cœur la réforme et le renforcement de l'ONU, qui passe par une nouvelle configuration de son Conseil de sécurité.

Cette politique de démocratisation des organisations multilatérales sera l'une des constantes de notre politique étrangère. Nous aspirons à un monde plus équitable sur le plan économique et social, délivré des menaces de l'anarchie financière internationale qui frappe surtout les pays en voie de développement.

Une action solidaire à l'endroit de l'Afrique s'impose, comme partie intégrante de l'effort global en faveur de la paix et de la justice sociale. Le combat contre la misère et l'exclusion joue un rôle décisif dans la lutte contre le terrorisme et les guerres civiles qui endeuillent tant de régions du monde.

La lutte pour la paix, enfin, constitue une priorité absolue. C'est pour cette raison que nous sommes favorables aux politiques de désarmement, notamment nucléaire, et que nous défendons une solution négociée des conflits dont souffre aujourd'hui l'humanité.

 

 

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